Toxic bananas
Les corps brisés de Chiquita
À l’aube, la bananeraie s’anime avant même que le soleil ne traverse la brume humide de la côte sud du Guatemala. Dans les plantations sous-traitées par Chiquita, les ouvriers agricoles aux figures émaciées se faufilent entre les bananiers, bottes en caoutchouc enfoncées dans la boue noire, machettes affûtées à la ceinture. Tous savent que la journée sera longue : dix heures, parfois douze, pour un salaire dérisoire – souvent en dessous des minima légaux.
José Maldonado* se frotte machinalement les avant-bras, gêné par les démangeaisons occasionnées par les pesticides épandus. Ses mains racontent, mieux que ses mots, des années de labeur : noueuses et taillées de cicatrices, une plaie encore à vif. « Le corps humain n’est pas une machine », souffle-t-il en montrant sa dernière fiche de paie. 1198 quetzals ; en net à peine 105 francs pour deux semaines de travail. C’est 35% de moins que le salaire minimum national agricole.
À l’ombre des bananiers, José baisse les yeux sur sa fiche de paie. Son histoire est aussi celle de cette terre et des gens qui la cultivent. Ses frères Rogelio* et Luis* répètent les mêmes gestes, respirent le même air chargé de produits chimiques et comptent les mêmes quetzals à la fin de la quinzaine. Chez les Maldonado, le travail dans la banane se partage – comme l’usure.
La terre de l’or vert
En raison du climat de violence qui règne dans les plantations du sud du Guatemala, nous avons choisi d’anonymiser la plupart des témoignages.
En raison du climat de violence qui règne dans les plantations du sud du Guatemala, nous avons choisi d’anonymiser la plupart des témoignages.
En novembre 2025, Public Eye a parcouru le Guatemala – traçant une diagonale du nord-est, de la ville portuaire de Puerto Barrios à celle de Puerto San José, au sud du pays – pour documenter les conditions de travail et de vie sur les plantations de Chiquita, domiciliée dans le canton de Vaud depuis 2008, et celles de ses sous-traitants.
Au pied des bananeraies et dans leurs logements de fortune, nous avons rencontré des dizaines de cueilleurs et cueilleuses, fumigateurs, effeuilleurs, empaqueteuses et scelleuses ; un large échantillon des corps de métiers employés directement par la multinationale ou via ses nombreux sous-traitants de la côte sud du pays, dont nous avons pu identifier de nombreux sites. Partout, les mêmes récits : fatigue extrême, salaires insuffisants, exposition non protégée aux produits chimiques, entraves à la liberté syndicale. La totalité des plantations que nous avons visitées dans le sud, là où on l’on a observé les pires conditions, sont pourtant certifiées Rainforest Alliance. Une ONG étasunienne dont le label est censé attester de la préservation de la biodiversité mais aussi des droits et de la sécurité du personnel.
Lire notre précédent reportage :
Le prix à payer Chiquita et les droits du travail en Équateur
Notre enquête documente une exploitation manifeste des travailleurs et travailleuses de la banane, des violations de leurs droits fondamentaux et des conditions de travail contraires aux normes internationales (par exemple Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ou les normes fondamentales de l’Organisation internationale du travail, tous deux ratifiés par la Suisse). Dans un Guatemala marqué par la pauvreté, le narcotrafic, l’impunité et une violence endémique, un climat de peur et de méfiance règne d’une plantation à l’autre. José Maldonado le résume sans détour : « Ici, personne ne peut dire non. Tu dois supporter les heures de travail et les produits sur ta peau ou ils trouvent quelqu’un d’autre. » Pour protéger les personnes que nous avons interrogées de licenciement et de représailles physiques, nous avons anonymisé la majorité d’entre elles ainsi que les exploitations qui les emploient.
Le témoignage des frères Maldonado n’est pas isolé. Dans le sud du pays, où se concentrent 85% des emplois bananiers, les entreprises qui gèrent les plantations pour le compte de Chiquita s’appuient sur une main-d’œuvre jeune, isolée et faiblement organisée syndicalement – un terreau idéal pour maintenir des conditions de travail éprouvantes et un contrôle strict. Ici, l’or vert, c’est la banane : le produit fait tourner l’économie de toute une région mais atteint, ici, rarement la couleur jaune.
Ce reportage plonge au cœur de ces plantations où l’économie mondiale croise le silence – et souvent la complicité – des institutions. Où des milliers de personnes travaillent dans une invisibilité presque totale. Ici, l’histoire du Guatemala s’écrit encore à la machette, entre sueur, pesticides et cocktails médicamenteux.
Une main-d’œuvre dopée par la bomba
À Puerto San José, petite ville située sur la côte Pacifique, le père Leonel reçoit dans sa paroisse ceux qui osent encore parler. Il raconte des ouvriers épuisés, des familles inquiètes, des jeunes qui disparaissent deux semaines d’affilée pour travailler dans les plantations du sud. « Ils venaient à l’église. D’abord pour Dieu... puis ils ont commencé à parler. On ne pouvait pas l’ignorer », dit-il en posant ses mains sur le pupitre. Dans cette partie du Guatemala, personne n’échappe à la peur : « On ne sait jamais à qui on parle », confie l’ecclésiastique. « Ici, beaucoup ne craignent pas seulement de perdre leur travail ; ils craignent pour leur vie. »
Le père Leonel se définit pourtant comme un « facilitateur, pas un agitateur » et dit vouloir « illuminer et orienter le social depuis le religieux ». Cela a suffi pour qu’on le prive d’accéder à une petite église proche d’une plantation. « Les portes sont toujours fermées », glisse-t-il. Dans une région dominée par l’agro-industrie, même un prêtre peut devenir une menace s’il donne des mots à ceux qui n’en ont pas.
Le Padre Leonel avance avec prudence sur cette terre de menaces voilées : « Aquí en San José todo se resuelve con la muerte. » Ici, tout se règle par la mort.
Le Padre Leonel avance avec prudence sur cette terre de menaces voilées : « Aquí en San José todo se resuelve con la muerte. » Ici, tout se règle par la mort.
Depuis sa paroisse de Puerto San José, le Padre Leonel tend une oreille bienveillante aux forçats de l’industrie de la banane.
Depuis sa paroisse de Puerto San José, le Padre Leonel tend une oreille bienveillante aux forçats de l’industrie de la banane.
Dans l’ombre des bananeraies, la violence
Autour des ports de Puerto Quetzal et Puerto Barrios, la peur prend une autre forme. Ces couloirs logistiques stratégiques attirent trafiquants et réseaux criminels, et plusieurs saisies de cocaïne dissimulée dans des cargaisons de bananes ont été documentées ces dernières années. Les groupes agroalimentaires se présentent comme des victimes de ces trafics. Pour certains syndicalistes, la chaîne d’approvisionnement devrait être assainie «de bout en bout ».
Cette peur s’inscrit dans une longue histoire de répression syndicale. Au Guatemala, le mouvement ouvrier porte encore la mémoire du Plan Sacapa, un programme clandestin élaboré à la fin de la guerre civile (1960-1996) pour démanteler les syndicats dans des secteurs jugés stratégiques. Le document – longtemps resté secret et consulté par Public Eye – a été rédigé dans un contexte de collaboration étroite entre armée, renseignement et certaines entreprises.
Entre 2004 et 2024, 110 syndicalistes ont été assassinés au Guatemala, souvent lors d’attaques ciblées menées par des hommes armés à moto. En octobre 2023, une travailleuse d’une filiale de Del Monte, qui avait organisé deux jours de grève, a été abattue à la sortie d’une plantation. La plupart de ces crimes n’ont jamais été élucidés.
Beaucoup de travailleurs viennent de Cobán, une ville indigène des hautes terres à dix heures de route. Coupés de leurs communautés, sans information ni soutien, ils acceptent ce que le domaine agricole exige. Le vide s’est encore creusé depuis la disparition des ONG, encore récemment soutenues par les fonds de l’USAID. Dans cet espace abandonné, un autre soutien s’impose depuis plusieurs années : chimique, clandestin, dangereux.
Au fil des semaines, un mot revient sur toutes les lèvres : la bomba. Un mélange artisanal de tramadol – un analgésique de la famille des opioïdes – dissous dans du Raptor, une boisson énergisante, « pour que ça tape plus vite » explique Pedro*, un jeune qui a travaillé sous les cadences les plus lourdes. Le cocktail explosif coupe la faim, atténue la fatigue et offre un bien-être artificiel. Ici, les ouvriers en consomment jusqu’à sept par jour pour tenir. « Ça te donne l’impression que ton corps peut continuer », résume Pedro.
Le tramadol circule de main en main, vendu par des employés plus expérimentés chargés de se procurer puis de livrer les médicaments. Et les supérieurs affirment ne rien savoir, soutient Pedro. Mais les travailleurs et travailleuses glissent la même phrase : « Sans la bomba, beaucoup ne tiendraient pas. » Face aux cadences, à la chaleur, à l’absence de pauses, la substance est devenue un outil de survie – un narcotique du quotidien dans les rangées de bananiers.
Juan Alberto López (50 ans) s’est fracturé la colonne après avoir chuté d’un bananier. Il se définit comme un « miraculé », mais estime avoir été bien traité par Chiquita.
Juan Alberto López (50 ans) s’est fracturé la colonne après avoir chuté d’un bananier. Il se définit comme un « miraculé », mais estime avoir été bien traité par Chiquita.
Gustavo Vázquez est effeuilleur, l’un des métiers les plus difficiles et mal payés des plantations Chiquita.
Gustavo Vázquez est effeuilleur, l’un des métiers les plus difficiles et mal payés des plantations Chiquita.
Les conséquences pourraient être lourdes. Dans un long article paru en octobre 2024, le magazine d’investigation guatémaltèque No Ficción a documenté cette « épidémie » silencieuse qui frappe toute la côte sud. S’il admet que les causes de l’insuffisance rénale chronique – aujourd’hui l’une des principales causes de mortalité dans la région – font débat, il souligne que de nombreux experts pointent le travail agro-industriel comme facteur-clé. Les données sanitaires montrent en effet une progression des maladies rénales chroniques dans le département d’Escuintla, où se situe Puerto San José : la côte pacifique, qui ne représente qu’environ un dixième de la population, concentre une part disproportionnée des décès liés à ces pathologies.
Les études scientifiques et les observations d’organisations médicales comme MSF confirment la hausse des atteintes rénales chez le personnel agricole, sans établir de lien direct avec le tramadol. Une étude menée auprès d’ouvriers et d’ouvrières guatémaltèques estime par exemple à environ 3 % la prévalence des maladies rénales d’étiologie inconnue – et un taux plus élevé encore dans le secteur de la banane. Ici, beaucoup attribuent les défaillances physiques des cueilleurs – évanouissements, malaises, parfois décès – à la chaleur extrême, aux sodas, au travail sous contrainte et à la bomba.
La malédiction qui vient du ciel
On retrouve les frères Maldonado sur le pas de leur porte. Au sud du Guatemala, l’usure des corps ne vient pas seulement des cadences ou des cocktails de stimulants. Dans les plantations, un autre poison agit en permanence, quasi invisible mais omniprésent, pulvérisé du ciel semaine après semaine.
Aux côtés de José, son frère Rogelio reste silencieux. Ses yeux fixent un point invisible, comme s’il voyait encore les petites avionnettes descendre au-dessus des bananiers pulvérisant le mancozèbe. Sur les milliers d’hectares de bananeraies du Guatemala, le fongicide est omniprésent : c’est l’arme principale contre la sigatoka noire, une maladie foliaire qui ravage les cultures du précieux « or vert ». Pour les travailleurs, c’est une menace quotidienne.
Un panneau en bordure de plantation interdit l’accès et met en garde contre l’épandage de pesticides.
Un panneau en bordure de plantation interdit l’accès et met en garde contre l’épandage de pesticides.
« Ils passent très bas, et la poudre jaune retombe directement sur nous. On arrive parfois à couper une feuille de bananier pour se couvrir, mais ça ne suffit pas », lâche Rogelio, l’aîné de la fratrie des Maldonado, tous employés par des sous-traitants de Chiquita. Pas de pause, pas d’avertissement : les ouvriers continuent de couper, de charger, de tirer les câbles qui soutiennent les régimes de bananes. Parfois, explique-t-il, la pluie acide les surprend en pleine pause déjeuner, avalé au pied des bananiers. La brume chimique s’infiltre dans leurs vêtements, dans leur nourriture et à travers leurs pores, charriée par l’humidité lourde du sud du Guatemala.
Dans cet extrait, Rogelio Maldonado témoigne de l'exposition aux pesticides:
Le mancozèbe a été interdit dans l’Union européenne et en Suisse, respectivement en 2020 et 2021, après que la substance a été classée perturbateur endocrinien et toxique pour la reproduction. Des études ont démontré que l'exposition au fongicide provoque des malformations du cerveau chez les enfants à naître. Le mancozèbe est aussi suspecté par les autorités européennes d'être cancérogène.
Malgré tout, de nombreuses entreprises dont le géant agrochimique Syngenta continuent de le vendre dans les pays comme le Guatemala, où les réglementations sont plus faibles. Le groupe bulgare Agria en a même exporté 180 tonnes en 2024 depuis le territoire européen vers le Guatemala, comme l’a révélé un rapport de Public Eye.
Des fongicides sont épandus par avion, souvent directement au-dessus des cueilleurs de bananes au travail. Le mancozèbe est associé à de grands risques de stérilité.
Des fongicides sont épandus par avion, souvent directement au-dessus des cueilleurs de bananes au travail. Le mancozèbe est associé à de grands risques de stérilité.
Interpellé, le groupe bâlois Syngenta précise opérer « dans le plein respect des lois et réglementations locales ». Il indique être un acteur de taille moyenne sur le marché du mancozèbe et affirme que son produit Ridomil Gold n’est « pas homologué pour une utilisation dans les plantations de bananes au Guatemala ». Il souligne que l’agriculture tropicale diffère fondamentalement de celle pratiquée en Europe et que par conséquent, « les approches en matière de protection des végétaux doivent également être adaptées aux réalités locales ».
Dans la lutte contre la sigatoka noire, le mancozèbe reste largement utilisé. L’organisme de certification Rainforest Alliance a accordé une autorisation exceptionnelle pour son usage dans les plantations guatémaltèques jusqu’au 31 décembre 2028, invoquant la nécessité d’une « prise en charge rigoureuse des maladies ».
Dans les plantations de bananes guatémaltèques, l’exposition aux fongicides ne relève pas d’un épisode ponctuel mais d’un dispositif permanent. Les avionnettes épandent du mancozèbe une, deux, trois fois par semaine, tout au long de l’année. Dans le documentaire Banana Land: Blood, Bullets and Poison (2014), retraçant l’histoire tumultueuse de l’industrie bananière en Amérique latine, un chercheur raconte que des pilotes équatoriens admettent avoir subi, lors de certains vols, de brèves pertes de conscience ou une altération de leurs capacités cognitives, dues aux effluves du fongicide. Selon les statistiques officielles, 43 avions de fumigation se sont écrasés au Guatemala entre 2012 et 2025, principalement dans le département d’Escuintla – soit une moyenne de trois accidents par an. Parmi les causes de ces crashs, les rapports évoquent parfois une énigmatique « perte de conscience situationnelle » du pilote.
Le mancozèbe n’est qu’un des produits utilisés dans ces plantations. D’autres fongicides, herbicides et insecticides sont appliqués tout au long du cycle de culture, par voie aérienne mais aussi au sol, à l’aide de pulvérisateurs portés à dos d’homme. Sur son site guatémaltèque, le groupe agrochimique Syngenta répertorie 18 pesticides destinés à la culture de la banane. Huit d’entre eux contiennent des substances actives aujourd’hui interdites en Suisse et dans l’Union européenne, en raison de leurs risques pour la santé humaine ou l’environnement. Dans les plantations du sud, ces produits continuent pourtant d’être utilisés de manière routinière, au contact direct des travailleurs et travailleuses.
Une taylorisation infernale
Dans les bananeraies, on ne rémunère ni les risques, ni l’usure, ni les toxiques. On paie à la pièce – ce que le corps parvient encore à produire. Le système salarial qui règne n’a rien d’un secret, mais tout d’un mécanisme implacable. Pour les patrons, il s’agit d’un outil d’efficacité ; pour les travailleurs et travailleuses, d’un piège qui pousse à l’épuisement. Le trabajo a destajo – le salaire à la pièce – façonne chaque minute de leurs journées, indépendamment des conditions climatiques.
À Puerto Barrios, dans le nord-est du pays, les neuf plantations environnantes sont directement contrôlées par Chiquita. Ici, les 2700 salarié·e·s (dont 20 % de contrats à durée déterminée) gagnent à peine 1 franc de plus par jour que le salaire minimum – à condition d’atteindre des objectifs de rendement précisément définis. Ils sont consignés dans une convention collective (CCT), dont Public Eye a obtenu une copie.
Pour les cueilleurs, la règle est simple : ils ont 14 secondes pour couper un régime de bananes, selon la CCT. Par groupes de trois, ils doivent ensuite charger quelque 350 régimes de bananes par jour sur les câbles qui connectent les 2069 hectares de plantations, précise un syndicaliste. « On se soutient comme on peut, relate un cueilleur, parce que si l’un de nous ralentit, tout le groupe gagne moins. »
Attaché à la taille, le haleur (halador) tracte ensuite les bananes par groupe de 20 régimes vers l’unité de transformation, où les fruits seront triés et marqués du sceau de Chiquita. La CCT précise qu’il doit parcourir 250 mètres en 2,7 minutes, soit 1,56 mètre par seconde en moyenne avec une demi-tonne de bananes. Certains jours, la distance peut atteindre 5 kilomètres, à couvrir en 53,4 minutes.
Le « haleur » parcourt des kilomètres avec des centaines de kilos de bananes attachés à la ceinture.
Le « haleur » parcourt des kilomètres avec des centaines de kilos de bananes attachés à la ceinture.
À l’unité de transformation, on retrouve de nombreuses femmes. Elles ont, elles aussi, leurs objectifs de production : 390 caisses par jour par personne selon la CCT, soit quelque 17 tonnes de fruits à traiter. « On ne peut pas sortir avant d’avoir terminé, souvent à 20 h le soir », confie une empaqueteuse dont nous avons dû anonymiser le nom.
Dans les stations de conditionnement de bananes aussi, « chaque travailleur est suivi individuellement et les travailleurs sont réprimandés s’ils sont trop lents », soutient un chercheur de l’Université d'État de Pennsylvanie (Penn State) dans un rapport publié en 2021. Celui-ci juge incompatible une telle organisation du travail avec la « capacité productive » individuelle, concept protégé par la réglementation sociale guatémaltèque. Le rapport conclut : « pousser les salarié·e·s à un rythme de production qui dépasse ce qu’une personne raisonnable peut considérer comme humainement possible constitue une violation des normes de la sécurité sociale au Guatemala ».
Chez Chiquita, celles et ceux qui parviennent à dépasser leurs objectifs ont la possibilité de gagner un peu plus que le salaire minimum. Pour Manuel Rivas, c’est le verre à moitié plein. Le président du syndicat Colsiba, qui réunit les neuf plantations environnantes, salue les avancées syndicales, obtenues de longue lutte. Même si elles « ne compensent pas l’inflation de 4-5% par an, admet-il. Nous avons encore une dette envers la classe travailleuse. »
Chiquita : un siècle de mondialisation
Au tournant du XXᵉ siècle déjà, l’ancêtre de Chiquita, l’United Fruit Company (UFCO), développe le port caribéen de Puerto Barrios pour expédier ses navires frigorifiques chargés de bananes – qui constituent ce qu’elle nomme la « Great White Fleet ».
Avec Puerto Quetzal, Puerto Barrios fait aujourd’hui partie intégrante du circuit logistique de Chiquita au Guatemala. À l’unité de transformation, les caisses de bananes préparées par les ouvrières sont chargées dans des containers frigorifiés et transportées sur les camions estampillés Chiquita, nombreux sur les routes du pays. Depuis Puerto Barrios et Puerto Quetzal, elles sont expédiées sur les marchés internationaux.
Avec 2,5 millions de tonnes par an, le Guatemala se classe troisième exportateur mondial de bananes. Les États-Unis en sont le principal débouché (environ 80%). Une partie des volumes est acheminé en Europe via les Pays-Bas.
Un salaire qui s’arrache à la machette
Chez ce fournisseur de Chiquita, des menaces à peine voilées circulent : « Ils ont besoin d’une bonne frayeur ». Ou évoquent des personnes qui « vont apparaître une à une dans les champs de canne à sucre » – une formule qui laisse entendre que leurs dépouilles pourraient y être retrouvées.
Chez ce fournisseur de Chiquita, des menaces à peine voilées circulent : « Ils ont besoin d’une bonne frayeur ». Ou évoquent des personnes qui « vont apparaître une à une dans les champs de canne à sucre » – une formule qui laisse entendre que leurs dépouilles pourraient y être retrouvées.
Les conditions sont encore plus dures dans le sud, où Chiquita s’appuie davantage sur des sous-traitants. Selon l’étude de Penn State, le contraste entre les deux régions est frappant : dans le nord syndiqué, en 2021, les travailleurs et travailleuses gagnaient en moyenne 586 dollars par mois et travaillaient 54 heures par semaine, contre une moyenne de 308 dollars et 68 heures travaillées dans le sud non syndiqué. Les conditions y sont aussi, selon le rapport, bien plus dures : pauses réduites, violences verbales ou sexuelles plus fréquentes, protections faibles et accès limité aux soins. Et ceci, malgré le fait que ces observations ont toutes été réalisées dans des entreprises supervisées par des programmes de certification comme Global G.A.P et Rainforest Alliance, censés garantir le bien-être et la sécurité du personnel.
Public Eye a confronté Rainforest Alliance en lui transmettant confidentiellement le nom de deux exploitations où des abus particulièrement graves ont été constatés. L’organisation de certification souligne que les audits ne peuvent pas « tout trouver, partout et tout le temps » et qu’aucun système ne peut garantir à 100 % l’absence de violations dans une chaîne d’approvisionnement. L’organisation précise par ailleurs que, depuis l’entrée en vigueur du standard agricole durable de 2020 et de son mécanisme de plaintes, aucune dénonciation n’a été enregistrée concernant le secteur bananier guatémaltèque. Dans le cas d’un producteur privé, fournisseur majeur de Chiquita et détenteur d’un certificat couvrant plusieurs plantations, le dernier audit a eu lieu à la mi-février 2026 et ses résultats sont encore en cours d’analyse. « Les audits précédents des plantations concernées sont désormais réexaminés et des mesures seront prises le cas échéant », précise la porte-parole de Rainforest Alliance, sans pouvoir donner davantage de détails à ce stade.
Chiquita au Guatemala : Réponses de Rainforest Alliance
Rosalía*, qui nous reçoit chez elle, présente ses quatre dernières fiches de paie. Elle est certes payée au tarif minimum national (11.90 francs par jour) mais elle rembourse depuis des mois un prêt, accordé par le sous-traitant de Chiquita qui l’emploie, à un taux d’intérêt méconnu. Elle affirme que des frais de matériel (gants, masque) lui sont également facturés chaque quinzaine. En toute illégalité, souffle un syndicaliste. En outre, d’importants montants d’adhésion à une coopérative sont déduits de son salaire. En tout, près de 40 francs de retenue par quinzaine dont elle ignore les tenants et aboutissants. Lorsque nous demandons à Rosalía comment elle parvient à vivre avec un salaire si bas depuis trois ans, ses yeux se brouillent de larmes : « On fait comment, dites-moi ? »
Chez Chiquita, les régimes de bananes sont enveloppés dans des sacs bleus contenant des insecticides.
Chez Chiquita, les régimes de bananes sont enveloppés dans des sacs bleus contenant des insecticides.
La paie de Rosalía ne permet pas de couvrir le panier élargi de biens de première nécessité pour son foyer dans cette région agricole (quelque 290 francs par mois pour deux personnes), alors que l’inflation cumulée culmine à 29% au Guatemala par rapport au niveau prépandémique de 2019. Ce niveau de rémunération met en évidence l’écart entre les revenus agricoles et ce que le Pacte onusien relatif aux droits économiques, sociaux et culturels ainsi que les conventions sur le salaire minimum de l’Organisation internationale du travail désignent comme un salaire vital, c’est-à-dire une rémunération suffisante pour garantir des conditions de vie dignes.
Malgré ces constats répétés, Chiquita ne démontre pas l’existence d’une diligence raisonnable effective tout au long de sa chaîne de production. La multinationale s’appuie sur un réseau de fournisseurs et d’exploitations agricoles sous contrat, tout en externalisant les risques sociaux, sanitaires et humains, sans mécanismes crédibles de prévention, de contrôle indépendant ou de réparation pour les travailleurs et travailleuses affecté·e·s – un manquement aux devoirs de vigilance pourtant attendus d’une entreprise domiciliée en Suisse. Interpellée, la multinationale d’Etoy n’a pas donné suite aux questions de Public Eye.
La pieuvre et la république bananière
Derrière ces pratiques contemporaines se dessine une continuité plus ancienne : celle d’un modèle économique façonné bien avant l’arrivée de Chiquita en Suisse, dans l’ombre de son ancêtre, l’United Fruit Company (UFCO).
Dès la fin du XIXᵉ, l’UFCO a construit un pouvoir économique et politique immense en Amérique centrale – contrôlant ports, chemins de fer, terres, gouvernements et exportations. Au point que cette domination privée sur des États fragiles a donné naissance au terme de « république bananière », désignant des pays placés de facto sous l’influence d’une multinationale. Ce pouvoir a culminé en 1954, lors du coup d’État organisé par la CIA à la demande de l’entreprise, qui renversa le gouvernement démocratiquement élu de Jacobo Árbenz. Ce dernier, un descendant helvétique, avait instauré une réforme agraire visant à redistribuer aux paysans les terres non cultivées de la compagnie bananière. Le coup d’État plongea le Guatemala dans une profonde instabilité, débouchant sur une guerre civile de 36 ans (1960-1996), l’une des plus longues et meurtrières d’Amérique latine.
Dans l’isthme centre-américain, cette histoire n’appartient pas seulement au passé. La multinationale fait toujours pression sur les gouvernements locaux. La menace de délocalisation flotte comme un spectre. Au Panama, dans un contexte de grève liée à la réforme des retraites, Chiquita a licencié la totalité de ses 6500 employé·e·s à l’été 2025. Après avoir tordu le bras au gouvernement local, celle que l’on appelait « la pieuvre » à l’époque de l’UFCO a consenti à relancer ses opérations début 2026, mais sur un nouveau modèle de « métayage ». Un système par lequel l’entreprise met la terre à disposition de grands propriétaires terriens locaux pour qu’ils produisent la banane, sans jamais en transférer la propriété. Au sud du Guatemala, comme Public Eye l’a constaté, ce système se traduit par une précarisation manifeste des employé.e.s.
La ville de Puerto Barrios a été construite il y a un siècle par United Fruit pour exporter ses bananes vers la côte Est des États-Unis.
La ville de Puerto Barrios a été construite il y a un siècle par United Fruit pour exporter ses bananes vers la côte Est des États-Unis.
Cet événement marquant a sonné comme un avertissement pour toute l’Amérique centrale : l’entreprise est prête à quitter une région entière du jour au lendemain si les travailleurs et travailleuses deviennent trop exigeant·e·s. En 2003 déjà, la fermeture de cinq exploitations agricoles liées à la multinationale dans le nord du Guatemala avait provoqué l’effondrement des salaires et l’exode de familles entières. Manuel Rivas, le président du syndicat Colsiba, parle d’une « débâcle syndicale ». Des mauvais choix, dit-il, mais surtout une démonstration de force de l’entreprise. Depuis, la peur s’est installée durablement. « Si Chiquita s’en allait, ce serait dévastateur », répète le syndicaliste. Certains cadres intermédiaires de Chiquita auraient mis en garde les employé·e·s contre des demandes « excessives » en évoquant les licenciements au Panama.
Cette fragilité structurelle a accompagné la transformation globale de Chiquita. Au début des années 2000, la multinationale essuie une crise financière et déclare faillite. Le groupe s’est alors réorganisé, a vendu une partie de ses actifs en Amérique centrale, avant de déplacer son cœur opérationnel vers la Suisse romande, à Etoy, où il a trouvé stabilité, avantages fiscaux et discrétion. En 2014, Chiquita a quitté la Bourse, ce qui a réduit ses obligations de transparence. Au Guatemala, on observe cela avec un mélange d’inquiétude et de résignation : les centres de décision partent au loin, mais les conséquences restent locales.
María Victoria (Maru) travaille comme empaqueteuse et vit avec son mari dans un campement de Chiquita qui regroupe 40 familles. Sa maison a été inondée et elle n’a reçu aucune aide de la multinationale.
María Victoria (Maru) travaille comme empaqueteuse et vit avec son mari dans un campement de Chiquita qui regroupe 40 familles. Sa maison a été inondée et elle n’a reçu aucune aide de la multinationale.
Sa voisine et belle-soeur Araceli est femme au foyer. Elle souhaiterait travailler pour la multinationale car son foyer n’a pas perçu l’aide humanitaire suite à l’inondation de 2022.
Sa voisine et belle-soeur Araceli est femme au foyer. Elle souhaiterait travailler pour la multinationale car son foyer n’a pas perçu l’aide humanitaire suite à l’inondation de 2022.
La liste rouge
Dans ce paysage de dépendance, chaque geste de contestation se transforme en risque. Les licenciements ciblés servent d’avertissement. Et lorsqu’un travailleur tombe, il tombe rarement seul.
Les frères Maldonado travaillaient tous dans la même bananeraie il y a quelques années. Une fratrie d’ouvriers agricoles, qui dépendent tous des fiches de paie de l’industrie de la banane, modestes, mais essentielles pour leurs foyers respectifs. L’un d’eux a assisté à une réunion syndicale – pas pour adhérer, explique-t-il, juste pour comprendre ses droits, attiré surtout par les 50 quetzals qu’on lui avait donnés, en échange de sa participation, pour manger et faire le plein d’essence de sa moto. Quelques jours plus tard, chacun des frères a été convoqué séparément, puis licencié.
À Puerto Barrios, toute l’économie de la ville semble encore tourner autour de la banane.
À Puerto Barrios, toute l’économie de la ville semble encore tourner autour de la banane.
José n’en revient toujours pas que son nom ait été communiqué à son employeur. « Je crois que le syndicat travaillait pour le patron », conclut-il. Son nom de famille a été ajouté à ce qu’on appelle ici la « liste rouge ». Un registre informel mais redouté où finiraient ceux qu’on ne doit plus embaucher et que l’on considère comme « problématiques ».
« On ne trouve plus rien dans la banane quand on est sur cette liste », dit Pedro, renvoyé lui aussi, avec quinze autres personnes, pour le même motif : une présence à une réunion syndicale, aussitôt qualifiée « d’abandon du travail ». Tout comme pour les Maldonado.
Certains des frères ont pourtant retrouvé un poste chez un producteur indépendant où ils travaillent encore dans des conditions éprouvantes. Pedro n’a, lui, jamais remis les pieds dans une plantation. Depuis son expérience malheureuse, il dit avoir perdu l’appétit pour le fruit jaune : « ils disent que ça vient de la nature, mais quand on sait ce qu’il y a derrière la production de la banane… »
Devant l’entrée de sa plantation, Manuel Rivas se veut pourtant optimiste, pointant du doigt une maigre rangée de nouvelles pousses : « Chiquita investit encore. Regardez ces bananeraies : elles donneront leurs régimes dans six mois et les bananes seront exportées dans neuf. » Au Guatemala comme ailleurs, la promesse d’une plante qui pousse reste fragile.
Exploitation dans les plantations : ensemble, faisons pression sur Chiquita !
Chiquita, dont le siège se trouve à Etoy (VD), dispose du poids commercial nécessaire pour améliorer la situation sans délai. Nous demandons que les multinationales suisses prennent leurs responsabilités, en garantissant le versement du salaire minimum légal, une protection contre les pesticides et le respect de la liberté syndicale.
Rejoignez notre manifestation virtuelle. Plus la foule sera grande, plus la pression exercée sur Chiquita sera forte !
Public Eye porte un regard critique sur l’impact de la Suisse et de ses entreprises à l’étranger. Par un travail d’enquête, de plaidoyer et de campagne, nous demandons plus d'équité ainsi que le respect des droits humains et de l'environnement partout dans le monde.
Des reportages tels que celui-ci ne peuvent être réalisés que grâce au soutien de nos membres : en adhérant à Public Eye, vous nous permettez de poursuivre notre action pour un monde plus juste, en toute indépendance.
Mentions légales
Reportage et texte : Adrià Budry Carbó
Photos & Vidéos : Tomás Ayuso / Panos Pictures
Édition : Karine Pfenniger
Infographies et conception web : Fabian Lang




