Vitol, roi du pétrole au Kazakhstan

Le géant suisse Vitol s’est taillé la part du lion au Kazakhstan. En 2014, il vendait déjà près d’un quart du brut kazakh destiné à l’exportation, puis il a obtenu un accès stratégique aux plus grands gisements du pays. Quels sont les ingrédients d’un tel succès ? Sur la base de documents exclusifs, Public Eye révèle que le négociant a noué un partenariat avec des proches du pouvoir kazakh, par le biais d’une discrète joint-venture, Ingma Holding BV, et que le gendre du président, Timour Koulibaïev, a indirectement bénéficié de cette alliance très lucrative.

Bienvenue au Kazakhstan

Où l’on plante le décor.

C’est un pays cinq fois plus grand que la France, dont les sous-sols regorgent de matières premières, attirant comme des aimants les majors internationales et les géants du négoce. « Dobro pojhalovat' v Kazakhstan ! » : sa capitale Astana, au décor futuriste, ses mines d’uranium, de nickel et de charbon, ses 240 gisements de gaz et de pétrole – 12e réserves d’or noir prouvées au monde.

Le Kazakhstan est dirigé depuis 1990 par Noursoultan Nazarbaïev, 78 ans, le tout-puissant « Père de la Nation ». ll peut s'enorgueillir d’être, depuis 2015, le mieux « élu » des chefs d’État, avec 97,7 % des voix. Également élu meilleur dictateur de l’année 2014, soit « celui ayant le mieux pillé les ressources de son pays à son profit », par l’Observatoire géopolitique des criminalités, ce président multimilliardaire règne entouré de sa famille et de ses oligarques, qui contrôlent des pans entiers del’économie.

L’or noir au service du pouvoir

Dans ce grand pays d’Asie centrale, classé au 122e rang de l’indice de perception de la corruption (sur 180 pays) par l’ONG Transparency International, le pétrole représente 35 % à 50 % des recettes publiques, et 57 % des revenus d’exportations. Au premier semestre 2017, 45 % du brut importé par la Suisse provenait du Kazakhstan, deuxième fournisseur après le Nigeria, selon les statistiques de l'Administration fédérale des douanes.

Le secteur pétrolier kazakh a été partiellement privatisé dès le milieu des années 1990 et s’est ouvert à d’importants investissements étrangers. Mais l’État, ou plus précisément le clan au pouvoir, a gardé la main haute sur cette activité stratégique. Actionnaire des plus beaux joyaux pétroliers, le gouvernement contrôle les trois quarts des oléoducs du pays, et signe les contrats pour l’exploitation des sous-sols.

Les revenus tirés des ressources naturelles contribuent à asseoir la toute-puissance et la prospérité de Nazarbaïev et de son entourage. La famille présidentielle et ses proches ont ainsi pu bâtir des fortunes colossales.

Grâce aux ressources naturelles, le clan au pouvoir a pu amasser des fortunes colossales.

Le gendre « idéal »

Un homme en particulier s’est imposé à la tête de cette dynastie pétrolière : Timour Koulibaïev, l’époux de Dinara Koulibaïeva, la fille cadette du président kazakh. En janvier 2018, il a été sacré « businessman de l’année » par l’édition kazakhe du magazine Forbes. Sa fortune est aujourd’hui estimée à 3 milliards de dollars ex æquo avec celle de sa femme, elle aussi devenue richissime.

La marque de fabrique de l’influent Kazakh est d’avoir constamment mélangé affaires publiques et privées. Entre 1997 et 2011, il a principalement endossé le costume de haut fonctionnaire, notamment à la direction de la compagnie d’État petro-gazière KazMunayGas, puis au fonds souverain Samrouk-Kazyna, dont le portefeuille est composé à 62 % de participations dans des sociétés étatiques pétrolières et gazières. En parallèle, le gendre du président détenait des intérêts privés dans le secteur pétrolier, administrés par des tiers, comme le lui permet la législation kazakh.

S’il n’exerce officiellement plus aucune fonction étatique, se consacrant à faire prospérer son empire, Koulibaïev reste à la tête d’une puissante association de lobbying énergétique, Kazenergy, et continue à faire la pluie et le beau temps dans le secteur pétrolier.

C’est dans cet environnement où la frontière entre secteurs public et privé est particulièrement trouble qu’un négociant suisse est parvenu à se hisser jusqu’au sommet.

Vitol à la conquête de l’or noir kazakh

Vitol, ce nom vous est peut-être familier. Le premier négociant privé de pétrole au monde est aussi la deuxième plus grosse société suisse derrière Glencore, affichant un chiffre d’affaires de 181 milliards de dollars en 2017. Confortablement installé au 28 Boulevard du Pont-d’Arve, à Genève, ce géant du négoce n’a jamais hésité à partir à la conquête de marchés où la corruption est endémique, qu’il s’agisse de l’Irak, de la Libye, du Nigeria de la Serbie ou du Venezuela. Comme l’expliquait pudiquement en 2016 Russell Hardy, l’un de ses directeurs, la société s’est développée à coup d'achats et d'« opportunités déterminées par des évènements extérieurs ».

Le Kazakhstan, devenu indépendant en 1991 à la chute de l’URSS, n’a pas échappé à cette règle. Dès cette date, Vitol était dans les starting-blocks pour obtenir des parts de marché. Près de trois décennies plus tard, son ascension dans ce pays impressionne :

« aujourd’hui Vitol se partage quasiment le marché kazakh avec les sociétés chinoises et ne laisse que des miettes aux autres »,
a commenté un trader d’une grande maison concurrente, sous couvert d’anonymat.

La consécration

Entre 2015 et 2018, Vitol a réussi un coup de maître, en remportant deux appels d’offres pour accorder un total de 5,2 milliards de dollars de préfinancements (des prêts) à KazMunayGas (KMG), la compagnie pétrolière nationale. En échange, le négociant se remboursera, dans les cinq ans à venir, en cargaisons de pétrole provenant des deux méga-gisements du pays : Tengiz et Kashagan, dont KMG est actionnaire. Ce contrat, appelé « cash-for-crude deal » dans le jargon, est synonyme d’un accès privilégié au robinet de brut kazakh et d’excellentes relations, à long terme, avec l’État.

C’est l’histoire des succès de Vitol au Kazakhstan que notre enquête raconte, sur la base de documents exclusifs.

Les « KazakhLeaks » parlent

Où l’on découvre, par une fuite de documents, les conversations nourries et souvent chaleureuses de deux cadres de Vitol avec des proches du gendre du président.

Quand on leur parle de transparence dans le secteur des matières premières, les dirigeants de Vitol se cabrent. En mars 2018, David Fransen, son président à Genève, répondait :

« L'important, à nos yeux, reste que la motivation première (…) soit la lutte contre la corruption, pas le désossement en public, par principe, de chaque transaction que nous menons. »
David Fransen, président de Vitol à Genève

C’est au nom de cette « motivation première » que Public Eye a enquêté.

Fidèle à sa réputation de « boîte noire », Vitol a toujours communiqué au compte-gouttes sur les affaires menées au Kazakhstan. En 2013, l’agence de presse britannique Reuters tentait d’analyser sa position dominante : Vitol aurait trouvé une niche consistant à « agréger les petits volumes de tous les producteurs kazakhs, puis à remplir un tanker pétrolier ». En un mois, le négociant avait obtenu neuf cargos valant environ 700 millions de dollars, ce qui équivaut à un chiffre d’affaires annuel de 8 milliards de dollars. Huit autres devaient suivre dans la foulée. Réagissant à ses chiffres, Vitol mettait en avant l’excellence de ses pratiques commerciales, se disant fière « de sa longue histoire de partenariat avec l'industrie pétrolière kazakhe ».

Mais quels sont les ressorts de cette « longue histoire de partenariat avec l’industrie kazakhe » ? Il aurait sans doute été impossible de répondre à cette question sans une extraordinaire fuite de données, qui nous a permis de passer de l’autre côté du miroir.

Kazaword livre ses secrets

De l’été 2014 à la fin 2016, une plate-forme anonyme baptisée Kazaword a fait son apparition sur la toile, divulguant des courriels et des documents piratés dans les boîtes de hauts responsables kazakhs.

Probablement initiés par le banquier Mukhtar Abliazov, l’ennemi juré du président Nazarbaïev, accusé par la justice kazakhe d’avoir détourné des milliards de dollars, ces « KazakhLeaks » ont jeté une lumière crue sur les pratiques du clan au pouvoir. Plusieurs médias s’en sont fait l’écho, révélant notamment que le gouvernement d’Astana s’était acheté les services d’une multitude de lobbyistes pour redorer son image, dont l’ancien ambassadeur suisse Thomas Borer.

L’authenticité des documents publiés sur Kazaword n’a jamais été mise en cause, les autorités kazakhes ayant d’ailleurs porté plainte en 2015 contre ce qu’elles reconnaissaient être un hacking massif.

Les relations privilégiées de Vitol

Grâce à Kazaword, nous avons eu accès à des échanges entre des cadres de Vitol et deux multimillionnaires kazakhs, Dias Suleimenov et Daniyar Abulgazin. Cette correspondance couvre les années 2009 à 2015. Mais qui sont ces deux hommes ?

Beaux-frères, Suleimenov et Abulgazin évoluent dans les hautes sphères du pouvoir et des affaires. Ce sont des intimes de Timour Koulibaïev, le gendre du président, avec lequel ils forment un trio incontournable. Comme ce dernier, ils ont occupé des fonctions de premier plan dans les grandes compagnies étatiques pétro-gazières du pays, tout en faisant prospérer leurs affaires privées. Après avoir quitté le « service d’État », le trio a continué à travailler au sein de sociétés pétrolières privées et d’associations de lobbying énergétique. Ce sont des « personnes politiquement exposées », des PEP pour les initiés, selon la définition établie par la Loi sur le blanchiment d’argent (LBA).

Si ce type de relation d’affaires oblige les banquiers suisses, astreints à la LBA, à redoubler de prudence, les négociants en matières premières ne sont quant à eux soumis à aucune réglementation en lamatière ou devoir de diligence. Plutôt qu’un risque, les PEP sont synonymes d’opportunité commerciale, comme en témoignent des courriels découverts sur Kazaword et qui révèlent l’étonnante proximité de Vitol avec ces proches du pouvoir.

« Privet Brat ! »

« Salut mon frère ! », écrit le responsable Asie centrale et Russie de Vitol, dans un message envoyé le 14 novembre 2011 à Daniyar Abulgazin. À cette époque, ce dernier occupe un poste stratégique au sein de Samrouk-Kazyna, le fonds souverain kazakh, alors présidé par Timour Koulibaïev. Il est en charge de la gestion des actifs pétroliers et gaziers, dont KazMunayGas (KMG).

Le cadre de la société genevoise sollicite « son frère » pour régler un dossier pétrolier et fiscal, lui donnant même quelques instructions. « Deux questions importantes pour nous », précise-t-il, sans que l’on puisse tout à fait saisir de quoi il s’agit.

Mais le ton entre Vitol et les hautes sphères du pouvoir kazakh est donné.

La mystérieuse Ingma

Où l’on découvre les résultats mirobolants d’une curieuse joint-venture, née d’une alliance entre Vitol et une petite société offshore.

C’est dans la boîte de Dias Suleimenov que l’on tombe sur une véritable perle. Un petit mot d’un trader de Vitol basé à Londres, reçu le 27 avril 2011. En pièce jointe, les rapports financiers d’Ingma Holding BV pour 2009 et 2010.

Ingma Holding BV ? Vous ne trouverez aucune mention de cette joint-venture spécialisée dans le négoce de pétrole dans les brochures d’entreprise de Vitol ou sur son site internet. Pourtant, cette société, enregistrée par Vitol à Rotterdam en 2003, est la clé des succès du négociant genevois au Kazakhstan, comme nous l’avons découvert. Jusque-là, elle était toujours passée sous les radars, ou presque.

Il y a deux ans, The Independent l’avait brièvement mentionnée sous le seul nom d’Ingma. Le quotidien britannique s’interrogeait sur l’opacité de cette structure créée par le géant du négoce « pour investir au Kazakhstan ». Qui se cache derrière ce nom à consonance scandinave ? La réponse avait fusé, défensive : Vitol avait « vigoureusement démenti que le président Noursoultan Nazarbaïev, son gendre Timour Koulibaïev ou d’autres personnes leur devant leur position soient bénéficiaires » d’Ingma. Une réponse identique à celle qui nous a été donnée.

La machine à cash Ingma Holding BV

Les documents retrouvés sur Kazaword, ainsi que d’autres que nous nous sommes procurés, permettent de percer les mystères d’Ingma. Ce que l’on découvre laisse pantois : en 2009, la discrète Ingma est un groupe dont les actifs pèsent plus d’un milliard de dollars. Elle compte dix filiales, dont quatre sont enregistrées en Suisse – à Genève, Baar et Lausanne.

Active principalement dans « le négoce de pétrole brut et de produits pétroliers », Ingma a réalisé en 2009 un chiffre d’affaires de près de 8 milliards de dollars, et des profits nets de 124 millions. En 2010, il bondit à 20 milliards de dollars, selon le rapport financier non-audité envoyé par Vitol à Dias Suleimenov ; ce qui équivaut à environ 10 % du chiffre d’affaires réalisé cette année-là par le négociant genevois pour l’ensemble de ses activités dans le monde.

Grâce au registre du commerce néerlandais, nous avons pu compléter le tableau pour les années 2011 - 2016, les rapports financiers antérieurs à 2009 n’étant plus disponibles. Entre 2009 et 2016, le chiffre d’affaires d’Ingma a atteint 93,3 milliards de dollars, avec des profits nets de 1,1 milliard. Face à ces résultats, un ancien banquier spécialiste du négoce à Genève, a commenté :

« De tels volumes pour une petite société privée, c’est gigantesque. J’ai cru que vous me parliez d’une filiale de KazMunayGas (la compagnie pétrolière étatique) ».
Un ancien banquier spécialiste du négoce à Genève

Un acteur majeur

En se basant sur les revenus déclarés en 2015 et 2016 par l’État kazakh à l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), nous avons pu estimer que les ventes d’Ingma ont représenté entre 18 % et 20 % des recettes d’exportations de pétrole brut encaissées par le gouvernement d’Astana durant ces deux années.

Dans une brochure de promotion découverte sur Kazaword, dont le contenu n’a jamais été révélé, Vitol se félicite de ses « 20 ans d’expérience au Kazakhstan ». Là encore, les chiffres donnent le tournis : en 2014, le négociant genevois explique avoir commercialisé 21 % des 62,45 millions de tonnes de pétrole brut vendues par le Kazakhstan, ce qui équivaut, en moyenne, à environ 7 cargos par mois. Si aucune mention n’est faite d’Ingma, celle-ci joue un rôle prépondérant.

Télécharger l'extrait de la brochure de Vitol

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De copieux dividendes

Dernière information, et non des moindres, fournie par les rapports financiers d’Ingma : cette joint-venture a reversé la quasi-totalité de ses profits sous forme de dividendes. Entre 2009 et 2016, plus d’un milliard de dollars ont en effet atterri dans la poche de ses actionnaires – un chiffre incomplet, car il nous manque ces données pour 2010 et 2012.

Mais qui sont les mystérieux actionnaires d’Ingma ?

L’homme de confiance

Où l’on apprend l’identité du partenaire de Vitol au sein d’Ingma : Arvind Tiku. Et que des sociétés lui appartenant profitent indirectement à Timour Koulibaïev.

On se perd facilement dans les méandres d’Ingma Holding BV et de ses nombreuses filiales, enregistrées en Suisse, mais aussi aux Pays-Bas, au Luxembourg et en Autriche. Si leur nombre et les participations ont varié à un rythme étonnant au fil des années, la structure de son capital, en revanche, est restée plutôt stable.

L’actionnaire majoritaire d’Ingma est alors Oilex NV – une petite société constituée en 2002 à Curaçao, le paradis fiscal des Antilles néerlandaises. Oilex NV détenait 51 % des parts, alors que Vitol FSU BV, la filiale néerlandaise de Vitol, était propriétaire des 49 % restants. Une curieuse alliance entre un groupe de négoce mondialement connu et une obscure société offshore.

À qui appartient Oilex ? Fin 2009, son siège a été transféré au Luxembourg ; c’est ainsi que l’on a pu trouver, dans le registre du commerce, le nom de son unique actionnaire : Arvind Tiku. Lorsqu’il entre au capital d’Ingma, en 2003, cet homme d’affaires d’origine indienne est d’une discrétion exemplaire. Sa société Nelson Resources Limited a obtenu des participations dans plusieurs gisements pétroliers. Tiku est aussi à la tête d’une multitude d’autres sociétés offshore actives dans le négoce pétrolier. Il est l’homme de confiance et le partenaire en affaires de Timour Koulibaïev.

Ingma Holding BV ? Une curieuse alliance entre un groupe de négoce mondialement connu et une obscure société offshore.

Un duo sous enquête

Dès septembre 2010, Timour Koulibaïev et Arvind Tiku sont également liés dans l’adversité. Alors qu’Ingma Holding BV brasse des milliards de dollars, le Ministère public de la Confédération (MPC) ouvre une procédure pour blanchiment d’argent visant directement le gendre du président Nazarbaïev et son partenaire, soupçonnés d’avoir organisé la vente, à bas prix, d’actifs pétroliers au Kazakhstan. Les deux hommes auraient reçu des dessous-de-table, qui auraient atterri dans plusieurs banques suisses. Cet épisode n’a rien à voir avec Vitol.

Si l’affaire fait grand bruit, la procédure est classée après trois ans d’enquête, l’origine criminelle des fonds n’ayant pas pu être démontrée. Les procureurs suisses ont sollicité l’aide de leurs homologues kazakhs, lesquels ont conclu qu’aucun forfait n’avait été commis. Dans un pays où la justice est « contrôlée par l’élite au pouvoir », et où « la corruption est présente à toutes les étapes du processus judiciaire », comme l’explique un rapport de l’OCDE, une telle issue n’est guère surprenante.

Plusieurs éléments du dossier judiciaire, auxquels nous avons eu accès, montrent qu’Arvind Tiku et Timour Koulibaïev mélangeaient leurs revenus et leurs investissements. Ils suscitent des questions quant au rôle du gendre du président dans le partenariat noué par Vitol avec l’homme d’affaires indien.

Un document explosif

La lettre est datée du 23 octobre 2008. Elle est adressée à un banquier de Credit Suisse par un certain JN Gupta. Celui qui est aussi le contrôleur financier d’Arvind Tiku écrit au nom du gendre du président, tout juste nommé à la tête de Samrouk-Kazyna, le fonds souverain du Kazakhstan. M. Gupta veut obtenir un délai pour le remboursement d’un crédit octroyé à Merix International Venture Limited, une offshore appartenant à Timour Koulibaïev. Pour cela, il assure que le résidu de prêt sera épongé « grâce au paiement des dividendes ou prêts de nos compagnies opérationnelles ».

Or surprise, parmi les six « compagnies opérationnelles » présentées comme appartenant à Koulibaïev figure Vitol Central Asia, enregistrée à Genève en 2003 :

« C’est une JV (joint-venture) à 51 % avec Vitol. Cette JV fait commerce de pétrole brut kazakh via un pipeline jusqu’au port de la mer Noire. Le volume des ventes est supérieur à 6 millions de tonnes (par an, ndlr) »,
Lettre au Credit Suisse

Ce raccourci fait manifestement référence au partenariat entre Oilex (51 %) et Vitol (49 %), qui a donné naissance à Ingma, dont Vitol Central Asia est une filiale. Détail intéressant, cette société vend aujourd’hui à l’exportation la totalité du pétrole du gisement d’Aïrankol, exploité par la compagnie Kaspyi Oil, propriété à 100 % de Timour Koulibaïev.

Selon ce courrier, le gendre du président est bien le bénéficiaire indirect des fructueuses affaires de VitolCentral Asia/Ingma. Si, sur le papier, le milliardaire n’est pas actionnaire de Vitol Central Asia, il est prêt à puiser dans les dividendes de cette filiale pour rembourser ses emprunts auprès des banques. Gupta induit-il Credit Suisse en erreur ? Ou Arvind Tiku n’est-il en fait qu’un prête-nom de Timour Koulibaïev ?

Contacté par Public Eye, Arvind Tiku n’a pas souhaité être cité. Timour Koulibaïev nous a répondu par l’intermédiaire de l’association de lobbying Kazenergy. Il affirme avoir toujours agi en conformité avec les réglementations en vigueur. Conformément à la loi kazakhe, il dit n’avoir aucune fonction managériale dans les sociétés dont il est actionnaire. Il confirme que Merix lui appartient indirectement. La lettre adressée à Credit Suisse contient selon lui des informations inexactes : « Vitol Central Asia SA et Ingma Holding BV n’ont jamais été des compagnies opérationnelles de M. Koulibaïev ».

Selon Vitol, « Merix International Ventures n’a jamais été actionnaire de Vitol Central Asia SA », et « Timour Koulibaïev n’a jamais été actionnaire d’Ingma ou de ses filiales ». Le négociant nie farouchement que le gendre du président bénéficie directement ou indirectement des profits générés par la joint-venture. Ceci aurait été « confirmé par toutes les grandes banques internationales » qui financent les activités commerciales d’Ingma.

La suite de notre enquête montre que les choses ne sont pas aussi claires que cela.

« Follow the money »

Où l’on apprend qu’Arvind Tiku partage son argent avec le gendre du président kazakh dans un trust auprès de Credit Suisse, qui a reçu près de 600 millions de dollars, dont plus de 100 millions venaient d’Oilex, le partenaire de Vitol.

L’enquête pénale menée en Suisse a également permis de révéler l’existence d’un trust administré par Credit Suisse, créé en 2006, dans lequel le duo Tiku-Koulibaïev fait pot commun. Entre mai et août 2006, cette structure, qui abritait un fonds d’investissement baptisé Handoxx, a reçu près de 600 millions de dollars provenant de trois sociétés, dont aucune n’appartenait officiellement à Timour Koulibaïev. Parmi celles-ci : Oilex NV, la firme copropriétaire d’Ingma avec Vitol. Oilex a versé au trust, en deux fois, plus de 100 millions de dollars venant de l’antenne genevoise de la BNP Paribas, où elle avait ses comptes, comme le montre un document bancaire extrait du dossier judiciaire.

De généreux versements

Qu’est-il advenu de ces fonds ? En 2007, 283 millions de dollars sont ressortis du trust, sous forme de prêts sans intérêts accordés par le fonds d’investissement Handoxx à Merix International Ventures, la société appartenant à Timour Koulibaïev. Ces fonds ont notamment permis au milliardaire kazakh de faire l’acquisition de luxueuses propriétés en Angleterre, dont celle du Prince Andrew. Décidément fort généreux, Arvind Tiku a par ailleurs consenti, via Oilex, un prêt de 101 millions de dollars à Merix.

Confrontée au fait que son partenaire, Arvind Tiku, a fait pot commun dans un trust avec le gendre du président kazakh directement alimenté par Oilex, et que cette dernière lui prête des sommes à neuf chiffres, Vitol se dit dans l’incapacité de commenter, car elle n’est ni actionnaire d’Oilex ni du trust. Arvind Tiku et Timour Koulibaïev n’ont pas répondu sur ce point.

« Business as usual ? »

Pour les besoins de l’enquête, le MPC avait ordonné le blocage des comptes du tandem Tiku-Koulibaïev, dont ceux de la société Oilex, gelés jusqu’en mai 2011. Une situation embarrassante pour Vitol, qui affirme, dans son code de conduite, ne « pas tolérer les dessous-de-table et la corruption » ? Quoi qu’il en soit, le négociant a poursuivi ses affaires très lucratives avec Arvind Tiku.

Les camarades

Où l’on apprend que le nouveau venu au sein d’Ingma, Dias Suleimenov, est aussi un fidèle de Timour Koulibaïev. En 2011, il a touché 11,8 millions de dollars de dividendes à la HSBC Genève.

Avant que l’orage judiciaire n’éclate, Ingma Holding BV procède à un remaniement de capital. Fin 2009, elle achète pour 45 millions de dollars Euro Asian Oil AG, un groupe de négoce pétrolier, comme l’indique son rapport financier. C’est par cette transaction qu’une nouvelle entité, Omega Coöperatief UA, devient actionnaire à 10 % de la joint-venture en 2010, alors que la fameuse Oilex Sàrl (Arvind Tiku), rebaptisée Xena Investments Sàrl, détient désormais 47,5 %, et Vitol FSU BV 42,5 %.

À qui appartient Omega Coöperatief UA ? Dans Kazaword, on découvre que Dias Suleimenov, celui-là même dont la boîte e-mail a été piratée, est l’un des ayants droit économiques de cette société néerlandaise détenue par plusieurs offshore. Selon une source proche du dossier, son beau-frère Daniyar Abulgazin a aussi des intérêts dans Omega, probablement à parts égales avec lui. Abulgazin a occupé de hautes fonctions étatiques au sein de Samrouk-Kazyna, le fonds souverain du Kazakhstan, jusqu’en 2012.

Dans l’ombre du mentor

De tous les partenaires de Timour Koulibaïev, Suleimenov est sans doute le plus fidèle. Les deux hommes partagent le même amour des banlieues chics de Genève, où ils ont installé, à quelques kilomètres de distance, leur conjointe. Dinara, la femme de Timour et fille du président kazakh, a acquis fin 2009, pour 74,7 millions de francs, un palais situé à Anières. Et Alina, l’épouse de Dias, a acheté un an plus tard une parcelle de terrain à Cologny, où elle a fait construire une gigantesque propriété estimée à 40 millions de francs, comme le révélait en juin 2018 un reportage de l’émission Temps présent. Suleimenov gère même certaines dépenses courantes de Dinara en Suisse, recevant factures et doléances, comme le révèle Kazaword.

Dias Suleimenov a évolué dans l’ombre de Timour Koulibaïev, travaillant dès 2003 au département logistique du géant KazMunayGas (KMG), où son protecteur est numéro deux. Entre 2004 et 2006, il était à la tête de Tradinghouse JSC KazMunayGas (THKMG), une filiale de KMG qui contrôle une partie des exportations de brut, avec des bureaux à Londres, Lugano, Dubaï, Singapour et Astana. Bien après cette date – c’est encore Kazaword qui le révèle, il a continué à être en contact avec des employés de l’antenne de THKMG à Lugano, comme s’il en était toujours le patron.

Les doléances de Vitol

Le 7 décembre 2009, le responsable Asie centrale et Russie de Vitol lui adresse un courriel – avec copie à Arvind Tiku – pour se plaindre de la concurrence. Gunvor a acheté « 10 000 tonnes de pétrole brut russe » et veut livrer cette cargaison à Socar Trading (la compagnie nationale d’Azerbaïdjan) en utilisant deux tankers basés à Aktaou, le plus grand port à l’ouest du Kazakhstan, sur la mer Caspienne, où Vitol a investi. Il écrit :

« Nous devons arrêter ça. C’est juste dingue. Pardon mais c’est un gros problème et c’est totalement emblématique du bordel qui règne à Aktaou. Cela met en danger notre business et nos marges. S’il-vous-plaît, que pouvons-nous faire pour arrêter ça ? »
Le responsable Asie centrale et Russie de Vitol à Dias Suleimenov

On ignore si Suleimenov a pu régler la question ni en quelle qualité. Le Kazakh dirige alors Petroleum Operating LLP, une compagnie privée de logistique pétrolière dont son inséparable beau-frère, Daniyar Abulgazin, et Timour Koulibaïev sont actionnaires. Comme nous l'avons vu, il a déjà un pied dans Ingma. 

Dans sa réponse à Public Eye, Vitol confirme que les actionnaires d’Ingma Holding BV sont Xena Investment Sàrl (ex-Oilex), Vitol FSUBV et Omega Coöperatief UA. Il ajoute :

« En raison des lois suisses sur la protection de la vie privée et des données, nous ne sommes pas en mesure de fournir des informations à un tiers concernant les personnes associées à Omega. »
Réponse de Vitol

Par le biais de son avocat, Dias Suleimenov nous a fait savoir que :

« s’agissant d’informations concernant des affaires privées, il n’entend pas s’exprimer à leur sujet. Il s’oppose en outre à leur parution dans la mesure où ces informations ne font pas partie du domaine public. Elles n’ont dès lors pu être obtenues que par des moyens illicites. »
Dias Suleimenov

Daniyar Abulgazin n’a pas répondu aux questions de Public Eye.

Des millions de dividendes

L’opération est très lucrative pour Omega, qui participe aussi au festin, comme le révèlent plusieurs courriels envoyés par un cadre de Vitol à Dias Suleimenov. Le 13 mai 2011, Omega a reçu 11,5 millions de dollars de dividendes versés par Ingma à la HSBC de Genève par GE Artesia Bank, un établissement basé à Rotterdam. Trois semaines plus tard, ces fonds ont été transférés vers OP Trade, la société offshore qui détient Omega. Les millions ont atterri sur les comptes d’Axion Swiss Bank, filiale de la banque cantonale du Tessin.

Un ancien banquier spécialiste du négoce commente :

« Au lieu de payer des commissions directement à des personnes politiquement exposées, la solution qui consiste à monter avec eux des joint-ventures et à verser des dividendes est de plus enplus privilégiée. Cela permet d’éviter la notion de commission. Tous les banquiers le savent et doivent se méfier comme de la peste de ce genre de situation. »

Nos conclusions

Où l’on fait part de nos revendications à titre d’épilogue.

Pour un négociant en matières premières opérant dans un contexte où l’État de droit est défaillant, il existe deux façons de s’assurer des parts de marché. Toutes deux sont risquées et reposent sur l’absence de régulation dont bénéficie l’activité.

Stratégie n°1

La stratégie classique consiste à externaliser le risque en rémunérant des intermédiaires. Une fois les clauses anti-corruption signées, libre à ces derniers de verser tout ou partie de leurs commissions aux agents publics chargés d’octroyer le contrat désiré. Comme Public Eye l’a exposé en détail, c’est l’option notamment choisie par Gunvor au Congo-Brazzaville, et qui lui vaut d’être mise en prévention par le Ministère public de la Confédération pour défaut d’organisation.

Stratégie n°2

Tout aussi aventureuse, la seconde consiste à s’associer dans une joint-venture avec des personnes politiquement exposées (PEP), capables de décrocher des contrats. Au Kazakhstan, Vitol a opté pour une telle alliance dès 2003. Le premier négociant privé de pétrole au monde a ainsi pu commercialiser d’énormes volumes de brut kazakh à travers Ingma Holding BV. Entre 2009 et 2016, cette société inconnue a généré au moins un milliard de dollars de dividendes pour ses actionnaires, répartis entre Vitol et ses partenaires : d’abord le seul Arvind Tiku, avec Oilex, puis, dès 2010, Dias Suleimenov et probablement Danyar Abulgazin, avec Omega. Notre enquête montre en outre que, même s’il est absent sur le papier, le gendre du président, Timour Koulibaïev, a indirectement bénéficié de ce partenariat.

Un risque vraiment assumé ?

Vitol reconnait avoir été en relation d’affaires directe ou indirecte avec les PEP Arvind Tiku, Dias Suleimenov, Timour Koulibaïev, et Daniyar Abulgazin. La société estime que ceci est compatible avec son code de conduite :

« Il est approprié et souvent nécessaire pour les sociétés d’entrer en affaire avec des PEP. Pour toutes les transactions impliquant des PEP, les contrôles (devoir de diligence) sont renforcés. »
Réponse de Vitol

Si elle nie farouchement que Timour Koulibaïev soit le bénéficiaire direct ou indirect d’Ingma, Vitol se dit incapable de commenter les liens financiers entre Arvind Tiku et le gendre du président, au motif qu’elle n’est ni actionnaire d’Oilex ni du trust. Peut-on se contenter de cette réponse ? A la lumière du contexte kazakh, où le clan au pouvoir amasse des fortunes colossales grâce à la manne pétrolière, nous répondons par la négative. Par ailleurs, l’exercice d’un devoir de diligence approfondi aurait fatalement fait émerger les liens étroits qui unissent Tiku et Koulibaïev, au moins à partir de 2010, lorsque la presse s’est fait l’écho de la procédure instruite en Suisse contre les deux hommes.

Un argument trompeur

Selon Vitol, les établissements bancaires impliqués dans les activités commerciales d’Ingma n’ont pas détecté la présence de Koulibaïev dans l’ombre d’Arvind Tiku. Cette situation montre la faiblesse de l’un des principaux arguments brandis par le lobby de la branche et les autorités fédérales pour s’opposer à toute velléité de régulation : le négoce serait indirectement régulé par les banques qui financent leurs activités.

En 2011, le groupe de Wolfsberg, qui réunit treize des plus grandes banques internationales autour de la prévention du blanchiment d’argent, soulignait déjà les limites de leur supervision :

« Il est extrêmement rare pour une banque de pouvoir examiner, dans le détail, l’entier du processus de financement du commerce puisque, dans le cadre de cette activité, elle ne travaille que sur la base de documents. »

On peut ajouter que ceux-ci sont fournis par les négociants eux-mêmes.

Des mesures essentielles

Le cas de Vitol au Kazakhstan montre la nécessité de soumettre le secteur suisse du négoce à une autorité de surveillance spécifique, tel que proposé par Public Eye avec la Rohma, et d’encadrer ses activités par des dispositions contraignantes, à trois niveaux :

  • Transparence des paiements aux gouvernements
  • Transparence des ayants droit économiques
  • Devoir de diligence en matière de relations d’affaires

Au regard du modèle d’affaires basé sur le risque de sociétés comme Vitol, ce dernier point est central. Il est impératif que les négociants soient tenus par la loi d’appliquer un devoir de diligence accru afin de limiter les risques de corruption lorsqu’elles entrent en affaires avec des PEP. Introduire un tel devoir aurait une double vertu. Préventif d’abord, en obligeant les négociants à se poser les bonnes questions et à documenter leurs pratiques. Répressif ensuite, puisque cela permettrait de les incriminer en cas de manquement.

S’il a reconnu la responsabilité particulière de la Suisse en tant que première place mondiale du négoce, le Conseil fédéral a toujours renoncé à agir pour juguler les risques. Au lieu d’accueillir à bras ouverts les oligarques kazakhs et leur fortune, la Suisse doit enfin lutter contre les composantes helvétiques de la malédiction des ressources.

Regarder là où les sociétés voudraient que leurs activités restent dans l’ombre, dénoncer les méfaits et proposer des mesures concrètes pour y remédier : c’est la mission que se donne Public Eye.

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Enquête : Agathe Duparc et Camille Chappuis, en collaboration avec Marc Guéniat et Andreas Missbach
Rédaction et édition
 : Géraldine Viret
Conception web
 : Floriane Fischer et Raphaël de Riedmatten, en collaboration avec Opak